Aujourd’hui, peu de visiteurs connaissent le nom de Philippote de Bourgogne, dame de Berzé. Et pourtant, cette figure féminine du XVe siècle est étroitement liée à l’histoire de la forteresse, à un moment charnière de son évolution. Fille naturelle de Jean sans Peur, duc de Bourgogne, elle incarne une époque où les destinées individuelles participaient pleinement aux transformations des lieux de pouvoir.
Née vers 1410 de l’union entre Jean sans Peur et Marguerite de Borsele, Philippote appartient
à cette catégorie particulière des « bâtards princiers. Loin d’être marginalisés, ces enfants occupent une place reconnue au sein de la cour bourguignonne : ils sont entretenus, éduqués et utilisés comme relais d’influence. Philippote bénéficie ainsi de la protection constante de son demi-frère, Philippe le Bon, qui veille à son statut et à son avenir.
Très tôt orpheline — son père est assassiné en 1419 et sa mère disparaît l’année suivante — elle poursuit néanmoins une éducation conforme à son rang. Son mariage avec Antoine de Rochebaron en 1429, célébré en présence du duc, marque son intégration dans les réseaux de pouvoir. Le couple évolue ensuite au cœur de la brillante cour de Bourgogne, occupant des fonctions proches des duchesses successives et participant aux grandes alliances politiques de leur temps.
Son existence s’inscrit dans un contexte de tensions politiques majeures : la rivalité entre Armagnacs et Bourguignons, qui marque profondément le royaume de France au début du XVe siècle. Dans cet univers troublé, les femmes de la famille ducale participent, à leur manière, à l’affermissement du pouvoir par le biais de mariages, de dots ou de la gestion de domaines.
C’est dans ce contexte que Philippote devient par son mari dame de Berzé, une possession dont elle aura la gestion. À cette époque, la forteresse connaît une phase d’adaptation majeure. Si Berzé reste une puissante place militaire héritée du Moyen Âge féodal, elle s’inscrit aussi dans une dynamique de modernisation qui traduit l’évolution des techniques de défense et du confort seigneurial.
Le château se dote notamment d’un châtelet d’entrée particulièrement élaboré, véritable symbole de cette mutation. Doté d’un pont-levis à flèches, mécanisme plus perfectionné que les dispositifs antérieurs, cet ensemble témoigne des innovations techniques du XVe siècle, destinées à renforcer la protection tout en contrôlant plus finement les accès. Ce châtelet «ultra-moderne » pour son temps n’est pas seulement défensif : il affirme aussi le prestige du seigneur des lieux, dans une époque où l’architecture devient un langage de pouvoir.
Sous l’autorité de Philippote et de son époux, Berzé s’inscrit donc dans cette transition entre la forteresse médiévale classique et une résidence seigneuriale adaptée aux exigences nouvelles, à la fois militaires et représentatives. Le rôle de la dame n’est pas ici anecdotique : comme beaucoup de femmes de la haute noblesse, elle participe à la gestion des domaines, à l’entretien des biens et à l’affirmation du rang familial.
Parallèlement, Philippote mène une carrière remarquable à la cour de Bourgogne. Dame de compagnie d’Isabelle du Portugal puis d’Isabelle de Bourbon, elle devient également gouvernante de la jeune Marie de Bourgogne, future héritière du duché. Son mari, Antoine de Rochebaron, s’illustre quant à lui dans les affaires diplomatiques et militaires, renforçant encore la position du couple.
Leur ascension illustre parfaitement la politique de Philippe le Bon, qui s’appuie sur sa parenté, légitime ou non, pour consolider son réseau de fidélité. Philippote, son époux et leurs enfants bénéficient de nombreux dons, de terres et d’honneurs, participant activement à la vie de la cour et à l’éclat de l’État bourguignon.
Connue dans les actes comme « bastarde de monsieur le duc Jehan » ou « dame de Berzé», Philippote meurt en 1451. Son lieu de sépulture reste incertain. Mais son passage à Berzé laisse une trace plus durable : celle d’une période où la forteresse se transforme, s’adapte et affirme son importance au sein des réseaux de pouvoir bourguignons.
À travers la figure de Philippote, c’est toute une réalité médiévale qui se révèle : celle d’une société où les femmes, loin d’être effacées, jouent un rôle structurant dans la gestion des biens, la consolidation des alliances et l’évolution des lieux qui nous sont aujourd’hui transmis. La forteresse de Berzé, avec son châtelet modernisé et ses dispositifs défensifs innovants, en est un témoignage concret.
Pour en savoir plus, lire Philippote de Bourgogne, bâtarde de Jean Sans Peur de Raphaëlle Taccone
Éditions L’Harmattan.02/02/2023